dimanche 30 janvier 2011

Un anniversaire…

Un anniversaire…
Etat de siège en Pologne 13 décembre 1981
Anniversaire de l’état de siège en Pologne.
C’était le soir du samedi, 12 décembre 1981. Le jour de mon anniversaire. J’ai décidé de le passer avec quelques membres de la délégation officielle du nouveau syndicat « Solidarnosc » qui se trouvait en ce moment en Suisse. Nous étions invités chez un ami, Antoine Baudin, dans sa petite maison à Lausanne, juste à côté du Palais de Beaulieu.
Nous venions de passer une période très intense. J’ai accompagné la délégation de Solidarnosc dans des meetings, manifestations, rencontres où je servais d’interprète. Mon français n’était pas encore parfait, mais l’urgence d’expliquer, d’informer et de faire connaître le premier syndicat libre des pays du bloc communiste primait sur la qualité littéraire du discours. De toute façon, c’était eux les plus importants. Ils faisaient déjà partie de la légende.
Pour la plupart, ils ont pris une part active à la lutte pour les libertés fondamentales de notre peuple, mais aussi, pour le changement historique qui allait se produire dans les forces politiques et structurelles du monde.Nous étions dans une grande excitation du moment. D’un côté, l’impensable est devenu réel. Cette contradiction, ce paradoxe de tout dissident de cette époque. Nous luttions pour un idéal, mais en même temps nous doutions de pouvoir le voir se réaliser de notre vivant. Puis, il se produit une accélération fulgurante lors des événements d’août 1980. D’abord au chantier naval de Gdansk, puis dans presque tout le pays. Le pouvoir usé et affaibli par les luttes internes cède un peu devant la pression populaire des grandes grèves qui paralysent le pays.L’impensable est devenu réel, disais-je, palpable, proche et fragile à la fois. Malgré la grande victoire de l’enregistrement officiel du syndicat libre « Solidarnosc », la tension était palpable à chaque instant. La victoire était fragile, très fragile. Mais le goût de la liberté était déjà sur les lèvres des beaucoup de polonais. Notre excitation était toujours mélangée à cette crainte atavique qui nous habitait depuis tant d’années de notre dépendance.
Il fallait presque se pincer parfois pour croire que ce rêve, si fort, mais aussi si inatteignable, devenait réel devant nos yeux.Antoine Baudin est un érudit. Historien de l’art, mais également spécialiste de langue slaves, il parlait très bien le polonais, le russe et nous rendait des grands services par ces connaissances et par son adhésion à notre cause.
C’était le dernier soir du séjour de la délégation de Solidarnosc en Suisse. Antoine et son épouse, Éliane, nous ont invités chez eux pour se dire au revoir, pour passer ensemble un moment d’amitié et de musique.
J’ai été très heureux d’être parmi les invités, mais aussi très partagé entre le désir de rentrer au pays après trois années d’exile, de revoir enfin ma famille, de participer directement aux grands bouleversements et d’autre coté dans la crainte de la répression, de payer mon engagement en faveur de la lutte pour la liberté et depuis 1980 pour « Solidarnosc ».
La soirée était donc pleine d’émotions très diverses, heureusement la douce bienveillance de nos hôtes permettait de garder une atmosphère si particulière du temps d’avant Noël.
Mais nous ne savions pas que les événements de l’Histoire vont nous précipiter dans une tout autre ambiance.
Peu avant minuit, je crois, nous avons reçu les premières informations qui ne présageaient rien de bon. Il était question de premières arrestations. Les mouvements de l’armée et des unités spéciales de la « Militzia » – la redoutable police polonaise, se multipliaient un peu partout.
Puis plus rien. À part quelques informations arrivant sur les chaînes occidentales. Les communications avec la Pologne se bloquent. Plus aucun téléphone ne fonctionne.
Nous sommes sans nouvelles de nos proches et pourtant nous savons que quelque chose de grave est en train de se passer.
Le lendemain nous apprenons que la liaison aérienne avec la Pologne est interrompue. Pas de train, ni aucune autre voie de communication. Nous comprenons que c’est grave, mais nous ne savons pas la nature exacte de la menace. Le pire est à craindre. Le spectre de l’année 1956 à Budapest ou du Printemps de Prague plane sur nos têtes. Nous avons très peur pour nos familles. Le sentiment d’impuissance envahit nos esprits. L’occident va rester muet comme d’habitude ? Comme en 1939, 1956, 1968, 1980… Nous le savons déjà.
Dans l’après-midi du 13 décembre 1981, nous apprenons d’autres nouvelles. Commence la longue nuit de plusieurs années de l’état de siège, déclaré par un général aux lunettes noires. Tout un symbole.
Nous commençons à nous organiser pour une nouvelle lutte.
Marek Mogilewicz
13 décembre 2010
Suisse
P.-S. Je prie toute personne ayant vécu ces moments avec nous de me contacter.

Aucun commentaire:

Enregistrer un commentaire